Pour dégonfler la baudruche de la compétitivité Par Michel HUSSON/ Financement des retraites : L’enjeu des cotisations patronales Par Bernard Friot

Pour dégonfler la baudruche de la
compétitivité
Par Michel HUSSON

« On nous répond que si les cotisations patronales augmentent, si l’on taxe le capital et les produits
financiers, on augmente le coût du travail, on met en péril la compétitivité des entreprises qui
n’auront d’autres choix que de détruire de l’emploi ou de délocaliser (la mondialisation de
l’économie ne permettrait pas de faire autrement !!!). Que répondre à cela ? Comment financer les
retraites à venir sans mettre en danger la compétitivité, sans pousser les entreprises à
délocaliser ? » [1]
Le problème avec l’argument de la compétitivité, c’est d’abord qu’il est sans fin. Chaque
concession à cet « impératif économique » en appelle une autre, qui permet aux détenteurs de
capital de capter une fraction toujours plus grande de la richesse produite. Or, la répartition du
revenu n’obéit pas à des lois économiques intangibles, mais à l’évolution des rapports sociaux. Si
les générations passées avaient pris au mot ce type d’arguments, nous connaîtrions encore les
conditions de travail du XIXème siècle.
Les arguments que l’on entend aujourd’hui sont en effet aussi vieux que le capitalisme. En 1770,
l’auteur anonyme d’un Essay on Trade and Commerce publié à Londres, expliquait déjà qu’il fallait
travailler plus : « la cure ne sera pas complète tant que nos pauvres de l’industrie ne se résigneront
pas à travailler six jours pour la même somme qu’ils gagnent maintenant ». Un peu plus tard, en
1850, l’auteur des Sophismes sur le libre échange se lamentait ainsi : « la difficulté de se procurer
des ouvriers à des prix raisonnables devient en réalité insupportable ». En 1865, toujours à
Londres, la Commission sur l’emploi des enfants indiquait : « Nos objections contre le non-emploi
de garçons au-dessous de 18 ans au travail de nuit seraient tirées de ce que nos dépenses
subiraient une augmentation mais c’est aussi la seule raison. Nous croyons que cette augmentation
serait plus grande que notre commerce, avec la considération que l’on doit à son exécution
prospère, ne pourrait convenablement le supporter. Le travail est rare ici et pourrait devenir
insuffisant par suite d’un règlement de ce genre ». Un éditorialiste du Times du 3 septembre 1873,
que l’on croirait daté d’hier, avertissait les irresponsables : « si la Chine devient un grand pays
manufacturier, je ne vois pas comment la population industrielle de l’Europe saurait soutenir la
lutte sans descendre au niveau de ses concurrents » [2].
Plus près de nous, le discours de la compétitivité consiste à dire que la baisse du coût du travail
(salaire direct et « charges ») a des effets vertueux sur l’économie et l’emploi :
elle permet de baisser les prix et donc de gagner des parts de marché à l’étranger, ou de les
protéger sur le marché intérieur ;
elle permet de rétablir le taux de marge et donc l’investissement qui va améliorer la
« compétitivité-hors-prix » qui passe par la qualité ;
elle évite les délocalisations vers les pays à bas coût de main-d’œuvre ;
elle est attractive pour les capitaux qui, autrement, iraient voir ailleurs.
Réciproquement une augmentation indue du coût du travail serait donc défavorable à l’emploi. A
ces affirmations, on peut opposer une double critique : d’une part, les choses ne fonctionnent pas
ainsi en pratique ; d’autre part, la baisse du coût du travail a des effets négatifs sur l’emploi,
susceptibles de contrecarrer les éventuels effets positifs.

1. Le discours de la compétitivité ne fonctionne pas

Depuis 20 ans environ, on constate une baisse de la part salariale un peu partout en Europe .

Cela veut dire que le salaire réel a progressé moins vite que la productivité du travail.

Le coût salarial unitaire a donc baissé et la « compétitivité-coût » a progressé. Mais cette progression n’a
servi qu’en partie à accroître la compétitivité effective, car les prix n’ont pas reculé dans la même
proportion, ce qui revient à dire que le taux de marge des entreprises a augmenté. Autrement dit, la
baisse du coût salarial n’a pas conduit à une baisse des prix mais à une augmentation des profits.
La part salariale en Europe baisse depuis 20 ans

Ce rétablissement du profit n’a pas non plus conduit à un relèvement du taux d’investissement.

C’est un phénomène très frappant de la période, qui est une bonne mesure de la
financiarisation : le freinage du coût salarial a nourri les profits financiers et non les profits investis.

La concurrence des pays à bas salaires est évidemment très forte dans certains secteurs comme le
textile ou l’électroménager mais pèse de manière relativement secondaire sur l’ensemble de la
production. Les emplois délocalisés sont par ailleurs en partie compensés par l’excédent des
exportations, notamment de biens d’équipement, vers les pays à bas salaires même si le contenu en
emploi n’est pas le même.
Quant à l’attractivité des capitaux, il ne faut pas oublier la mondialisation et dresser un bilan
d’ensemble. On constate de ce point de vue une forte dynamique vers l’intégration transnationale
des capitaux : l’investissement français à l’étranger d’un côté, l’investissement étranger en France
de l’autre, augmentent nettement plus vite que l’investissement domestique. Le phénomène de
baisse d’attractivité du territoire français est donc une fable. Quant à l’investissement français à
l’étranger, il ne se dirige que marginalement vers les pays à bas salaires.

2. Les effets pervers de la compétitivité à tout prix

La baisse du salaire n’a pas que des vertus. Le capitalisme a en effet besoin de profits élevés, mais
aussi de demande. Or, la recherche de la compétitivité par baisse des salaires déprime la demande.
Et cet effet est démultiplié quand tous les pays d’une zone économique intégrée, comme l’Europe,
mènent de manière coordonnée ce type de politique.
Le meilleur exemple – il s’agit plutôt d’un contre-exemple – de cette assertion est la période
d’« embellie » 1997-2000, avec 10 millions d’emplois créés dans l’Union européenne. Ces
créations d’emplois (qui rompaient avec une longue période de stagnation de l’emploi et de montée
du chômage) ne sont pas le résultat d’une compétitivité accrue mais au contraire d’un certain
relâchement des préceptes néo-libéraux.
Certes, il y a eu des gains de compétitivité mais qui résultaient exclusivement du renchérissement
du dollar par rapport aux monnaies européennes. Jusque là, tout se passait au contraire comme si le
blocage salarial devait compenser des politiques de surévaluation monétaire peu favorable à la
compétitivité mais très efficace en tant que discipline salariale.
En réalité, la reprise a été soutenue par une progression enfin à peu près parallèle des salaires et du
PIB. Les créations d’emplois ont entretenu ce dynamisme, et résorbé au passage une bonne partie du
déficit de la Sécu et du budget (ce qu’on a appelé « effet-cagnotte »). Cet enchaînement vertueux a
été également sous-tendu par la réduction du temps de travail en France, où l’on a enregistré le
chiffre record de deux millions d’emplois créés en 4 ou 5 ans.
Les politiques néolibérales, de plus en plus étroitement coordonnées au niveau européen, ont
conduit à un retournement de conjoncture et à un nouveau blocage salarial de fait. La quête sans fin
de la compétitivité sécrète les récessions périodiques car les salaires bloqués des uns sont les carnets
de commande des autres. Tout le monde est compétitif mais … en récession.
Enfin, la recherche effrénée d’une compétitivité fondée sur les bas salaires est une illusion : sur ce
terrain, effectivement, on ne concurrencera jamais les pays à bas salaires. En revanche une telle
orientation est contradictoire avec une compétitivité fondée sur d’autres facteurs que le prix, à
savoir la qualification du travail, la qualité, et l’incorporation des nouvelles technologies. Il faut
choisir entre le discours sur l’économie de la connaissance et celui de la compétitivité.
On ne doit surtout pas se laisser impressionner par l’invocation de prétendues lois de l’économie. Si
les néo-libéraux les maîtrisaient vraiment, cela finirait par se savoir. Après deux décennies de
« modération salariale » très vigoureuse, on aurait dû voir se multiplier les créations d’emplois et
s’amorcer le retour au plein-emploi. Mais on aurait tort de penser que tel est vraiment l’objectif
poursuivi. Il s’agit tout simplement de conserver les avantages d’un partage du revenu
extraordinairement favorable aux rentiers.
Il y a aurait un moyen très simple de renforcer la fameuse compétitivité, c’est de réduire les profits
financiers et de les réaffecter aux salaires et aux retraites. C’est non seulement plus juste

http://www.autisme-economie.org/article152.html

socialement, mais ce serait aussi plus efficace économiquement (soutien à la demande), à condition
toutefois de prendre l’emploi comme critère d’efficacité.

3. Le bluff de la fuite des capitaux (et des cerveaux)

Une fiscalité abusive ferait fuir les capitaux et les cerveaux. S’il s’agit de décrire une réalité
actuelle, ce tableau est un pur effet d’optique. La France n’a pas le caractère répulsif que lui
attribuent les avocats de la fiscalité zéro. C’est ce que confirme, après de nombreuses autres études,
un tout récent rapport sur le sujet [3].
Mais il ne s’agit pas simplement d’un bluff, car l’enjeu est la défense des droits de tirage sur la
valeur créée. Toute remise en cause un peu vigoureuse de ces avantages entraînerait évidement des
mesures de rétorsion, sous forme de délocalisations, de sorties de capitaux ou d’évasion fiscale.
Cette mobilité du capital, sciemment organisée par la déréglementation, est sa grande supériorité sur
le travail. Il y a malgré tout des limites objectives à ces mesures de représailles : quitter un pays,
c’est aussi perdre un marché ; on peut (plus ou moins facilement) faire sortir des capitaux mais on
ne peut pas aussi aisément déplacer les véritables forces productives : les hommes, les savoir-faire,
les machines et les réseaux, etc.
L’extension au niveau européen de nouvelles modalités de la répartition du revenu est, comme dans
le cas de la taxe Tobin, la condition de viabilité de telles mesures. Mais il reste un degré
d’affrontement que les dispositifs techniques de contrôle des changes et des mouvements de
capitaux peuvent réduire, sans jamais les supprimer. C’est d’autant plus vrai que l’impératif de
compétitivité ne s’auto-limite jamais et que toute concession encourage une nouvelle pression
régressive. Dans le cas des retraites, l’enjeu est au fond de savoir si la part des pensions va
augmenter avec le nombre de retraités ou si les rentiers vont imposer une enveloppe constante,
autrement dit la baisse des pensions. Une étude demandée par le Conseil d’orientation des retraites
(COR) à un institut économique indépendant, l’OFCE, montre qu’une augmentation de la part
salariale compensée par une baisse des revenus financiers est neutre du point de vue de la
croissance et de l’emploi. La faisabilité politique de cette opération est certes une autre affaire, mais
qui ne saurait être tranchée à coup d’esbroufe économique.

[1] Interrogation reçue d’un usager du portail Vive la répart !
[2] Ces citations savantes n’ont pas demandé de longues recherches, puisqu’elles ont été glanées
dans le chapitre X du Livre 1 du Capital, intitulé « La journée de travail ».
[3] Michèle Debonneuil et Lionel Fontagné, Compétitivité, rapport au Conseil d’analyse
économique, La documentation Française, 2003.
http://www.autisme-economie.org/
http://www.autisme-economie.org/article152.html

Aricle en fichier .pdf: Pour dégonfler la baudruche de la compétitivité Par Michel HUSSON

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Financement des retraites :
L’enjeu des cotisations patronales
Par Bernard
Friot

Il est plus facile de dépenser beaucoup quand on est riche que de dépenser peu quand on est pauvre.
Comme on va le voir, le volet financier du dossier “ retraites ” est vite présenté : il est plus facile de
consacrer aujourd’hui aux retraites 12% d’un PIB de 1500 milliards d’euros qu’il ne l’était il y a
quarante ans d’y consacrer 5% d’un PIB de 750 milliards, et il sera plus facile encore dans quarante
ans de dépenser pour les retraites 20% d’un PIB qui sera alors de 3000 milliards. De quarante ans
en quarante ans, le doublement du PIB en monnaie constante permet de consacrer de trois à cinq
fois plus aux retraites tout en quasi-doublant la richesse affectée aux actifs ou à l’investissement.
Cela, la classe dirigeante le sait parfaitement. Pourquoi alors son acharnement à “ sauver ” une
institution en parfaite santé ? C’est que c’est cette santé qui l’affole. A la naissance des assurances
sociales, le salaire était fait de 85% de salaire direct et de 15% de cotisation sociale, et ça ne prêtait
pas à conséquence. Aujourd’hui, nous sommes à 60/40 : c’est déjà peu tolérable que 40% du salaire
nous paie à ne rien faire, c’est-à-dire à travailler librement, à produire de la richesse et non pas à
mettre en valeur du capital. Demain, continuer à financer les retraites par cotisations sociales
supposera que plus de la moitié du salaire finance non pas le travail subordonné mais le travail libre.
Alors notre destin de force de travail subordonnée à la loi de la valeur pourra être déjoué, d’autant
que – seconde dimension subversive du financement de la retraite par cotisation sociale – financer
les retraites sans épargne financière montre le caractère parasitaire de celle-ci … et donc qu’il est
pensions assuré jusqu’ici par le salaire le serait de plus en plus par l’allocation fiscale ou par la rente
tirée de placements financiers.

2. Augmenter fortement les dépenses de pensions, ça n’est pas déshabiller Pierre pour habiller
Paul et c’est indispensable !

La société de longue vie est une bonne nouvelle, pas un problème
Il faut récuser le terme de « vieillissement de la société » car il identifie indûment les sociétés à un
individu qui irait vers la mort, et ainsi connote négativement un phénomène très positif : le fait
d’être jeune de plus en plus longtemps dans des sociétés développées et d’y mener une vie
autonome jusqu’à un âge de plus en plus avancé.
Une hausse sensible des dépenses de retraite ne pose aucun problème de financement
Comme le montre le tableau suivant, établi à partir de données arrondies et dont il ne faut donc pas
durcir les données en valeur absolue, la nécessaire croissance des dépenses de pensions dans le PIB
au cours des 40 prochaines années sera en décélération comparée à celle que nous avons connue
dans les décennies précédentes. Il n’y a donc aucune raison que nous ne puissions opérer ce
déplacement des ressources.

http://www.autisme-economie.org/article151.html

On « oublie » toujours, quand on raisonne sur l’avenir des retraites, que le PIB progresse d’environ
1,6% par an en volume, et donc qu’il double, à monnaie constante, en 40 ans. C’est pourquoi nous
avons pu multiplier par 4,5 les dépenses de pensions depuis 1960 tout en doublant presque le revenu
disponible pour les actifs ou l’investissement. Nous pourrons évidemment plus que tripler les
dépenses de pensions d’ici 2040 sans que cela empêche le reste du PIB d’être multiplié par 1,8.
Dans le long terme et dans une société au travail aussi qualifié que la nôtre, on peut habiller Pierre
tout en habillant Paul.
Un autre exemple numérique simple permet de le comprendre :
actuellement, nous avons 10 actifs pour 4 retraités. Ils produisent 100. Cela fait donc 7 par
personne (100 :14)
dans quarante ans, nous aurons 10 actifs pour 8 retraités.

Ils produiront 200, soit 11 par personne (200 : 18).
Non seulement c’est possible, mais c’est nécessaire
Continuer à contenir la croissance des dépenses de pensions comme le font les réformes entreprises
depuis dix ans (les pensions ont perdu 1% de pouvoir d’achat au cours des dix dernières années) fait
que les gains de productivité du travail ne retournent pas aux travailleurs sous forme de
rémunération du temps libéré. Ces gains pourtant existent, et la valeur supplémentaire créée va
alimenter l’accumulation financière. Il y a un lien étroit entre la stagnation des salaires (directs et
indirects) et l’inflation financière des années quatre-vingt-dix, source de tant de maux dans les pays
de la périphérie d’abord et aujourd’hui chez nous. Les dix points de PIB gagnés par les profits sur
les salaires depuis le milieu des années 1980 (la part des salaires dans la valeur ajoutée est passée de
70% à 60%) ont alimenté la bulle financière des années 1990, dont l’éclatement conduit à des
licenciements massifs.
Face à cette dérive il est donc indispensable que plus le travail est productif, plus la valeur produite
soit retournée aux travailleurs en étant affectée à l’inactivité, qu’il s’agisse de la baisse de la durée
hebdomadaire, de la retraite, des études.

3. Pourquoi choisir la hausse des cotisations sociales patronales pour financer la croissance
des dépenses de pensions ?

Non seulement les réformes engagées depuis dix ans tournent le dos à la nécessaire croissance du
poids des pensions dans le PIB, mais elles s’attaquent à la cotisation sociale et tentent de lui
substituer l’impôt de solidarité ou la rente dans leur financement. La cotisation est pourtant
préférable aux deux autres modalités.
La solidarité nationale : le droit des pauvres à la place du droit des salariés
Mettre sous la puissance tutélaire de l’Etat des personnes ou des groupes sociaux posés comme
victimes ou définis par leur manque empêche de reconnaître leurs droits en tant que salariés. On sait
la fragilité de droits ainsi financés. Remplacer, pour les salariés payés au SMIC, une règle générale
fondée sur la qualification qui leur assurait avant les réformes un taux de remplacement de 100%
pour une carrière complète, par une règle spécifique qui confie à l’Etat le soin de leur garantir un
taux de remplacement à 85 %, et cela en invoquant la faiblesse de leur revenu, montre combien
remplacer le droit du travail par la solidarité nationale rend plus fragile le droit au revenu. Le
tableau ci-dessous montre comment les règles de calcul de la retraite comme droit lié à la
qualification organisaient avant la réforme Balladur une réelle solidarité entre égaux, alors que la
réforme revendiquée par la CFDT d’une garantie tutélaire des smicards retraités accompagne la
réduction du taux de remplacement pour ces derniers, que cette réforme transforme en travailleurs
pauvres, objets de la solidarité nationale
T2 : Taux de remplacement du dernier salaire net par la première pension nette pour des
salariés nés en 1930 et ayant effectué une carrière complète

http://www.autisme-economie.org/article151.html

 

(1) Le nombre de fonctionnaires terminant une carrière complète avec un salaire à temps plein
inférieur à 10000F est très faible et, compte tenu du taux de sondage, non significatif
Ce tableau établit ce qu’était le taux de remplacement pour la génération de 1930 entrée en retraite
entre 1990 et 1995, avant les effets des réformes Balladur. On mesure au passage la régression que
constitue un taux de remplacement moyen de 66% annoncé comme objectif des réformes Balladur-
Raffarin, avec un effet considérable sur les femmes qui n’ont en moyenne que 140 trimestres
validés à 60 ans, et l’énorme scandale de la signature de la CFDT, qui avalise la réforme Balladur et
son extension partielle aux fonctionnaires.
Epargne-retraite et nouvelle légitimité du droit de propriété lucrative
Pour les actifs titulaires des revenus plus élevés, l’actuelle parité entre actifs et retraités, mise en
cause par la baisse attendue du taux de remplacement, pourrait être sinon maintenue du moins
approchée par des incitations fiscales à des dispositifs d’épargne.
Or, contre une idée reçue, quelqu’un qui épargne ne finance pas sa propre retraite. La valeur,
comme la monnaie qui l’exprime, ne peut pas se mettre en conserve. Seuls les biens durables qui
servent à la production (et qui font l’objet d’un amortissement comptable sur quelques années)
peuvent transmettre de la valeur d’une année sur l’autre ; mais l’essentiel des biens et services que
nous produisons perdent leur valeur en cours d’année. Quand donc on épargne des titres financiers,
on accumule non pas de la valeur qu’on remettra en circulation quand on liquidera son épargne,
mais des droits sur la valeur créée au moment de cette liquidation. Les 600 milliards d’euros
nécessaires pour financer les retraites de 2040 seront forcément produits en 2040 par les actifs de
2040. Si c’est la cotisation qui les finance, cela signifie que les retraités ponctionneront la valeur
créée par les actifs au nom du droit du travail, qui détermine les règles de calcul des pensions. S’ils
ont épargné dans des fonds de pensions, ils ponctionneront aussi la valeur créée par les actifs bien
sûr, mais cette fois-ci au titre du droit de propriété lucrative.
Cette remise en selle du droit de propriété lucrative est particulièrement critiquable. Ce droit est à
bien distinguer du droit de propriété d’usage, celui d’être propriétaire de sa voiture, de sa maison ou
de ses instruments de travail. A l’inverse, la propriété lucrative est faite d’un patrimoine que l’on ne
consomme pas, afin d’en tirer un revenu : la forme traditionnelle est le patrimoine immobilier dit “
de rapport ”, mais sa forme essentielle aujourd’hui est la détention d’un portefeuille. C’est le droit
de propriété lucrative qui est au fondement de la ponction par les actionnaires de la valeur produite
par les salariés. Tout ce qui conduit à remplacer la cotisation par la rente dans le financement des
pensions fait des salariés concernés les supplétifs, comme retraités, d’un droit qui nie leur travail
comme actifs ; et on peut en dire autant, évidemment, de l’épargne salariale.
La cotisation sociale et l’invention d’un nouveau fondement du droit à ressources : le droit du
travail

http://www.autisme-economie.org/article151.html

Face aux deux ressources traditionnelles des inactifs, l’assistance et la rente, la cotisation sociale
finance les pensions d’une manière particulièrement subversive du capitalisme, et cela pour deux
raisons :
elle pose clairement le travail au fondement de la circulation des ressources, tout en déconnectant
le droit à ressources de l’implication immédiate dans le travail subordonné à la loi de la valeur. Les
salariés ne mettent leur travail subordonné à la disposition de leurs employeurs qu’à la condition
que ceux-ci leur payent, par la cotisation sociale, le temps librement utilisé de leur retraite. Les
travailleurs indépendants incluent dans leur prix de vente le financement du temps de leur retraite
(et c’est quand ils cotisent trop peu qu’ils sont insuffisamment combatifs sur leurs prix). Sur cette
base, et c’est d’ailleurs la condition indispensable de la mobilisation unitaire sur les retraites, il est
légitime de revendiquer le maintien de leur salaire aux chômeurs (y compris les démissionnaires) et
un salaire pour les jeunes, payés par une hausse des cotisations sociales patronales. S’ils étaient
reconquis, les 150 milliards d’euros perdus chaque année pour le salaire du fait du recul de 10
points de sa part dans le PIB pourraient financer dès aujourd’hui le SMIC net pour tout jeune entre
18 ans et son premier emploi, une hausse significative des bas salaires de sorte qu’aucun ne soit
inférieur à 120% du SMIC et le maintien de leur salaire direct aux chômeurs. Le salaire pour tous
est ainsi tout à fait finançable, et on imagine sans peine quelle liberté et quel horizon il donnerait à
chacun !
la cotisation montre le caractère parasitaire du droit de propriété lucrative : un « investisseur »
n’apporte rien d’autre que le droit de ponctionner la valeur créée par autrui en vendant ou en plaçant
ses titres financiers (lesquels, rappelons-le, ne sont pas des réserves de valeur mais des droits sur la
valeur), activité parasitaire dont les régimes en répartition montrent depuis cinquante ans qu’on peut
parfaitement se passer pour financer des engagements aussi massifs et de long terme que les
pensions. A fortiori, sur le modèle de la cotisation sociale, un versement d’une partie de l’excédent
brut d’exploitation des entreprises à des caisses d’investissement permettrait de répartir chaque
année la valeur nécessaire au financement de ce dernier sans recourir à l’épargne. Ce versement se
ferait sous forme de cotisation économique liée à chaque emploi comme l’est la cotisation sociale et
constituerait, à côté de cette dernière et du salaire direct, la troisième composante du salaire
socialisé. Ainsi, on éliminerait la ponction rentière (car le taux d’intérêt serait inutile, tout comme
les prestations sociales sont distribuées sans intérêt) et on restituerait à ceux qui travaillent le droit
de décider de ce qui est produit, droit aujourd’hui confisqué par les actionnaires.

4. L’urgence d’un changement de notre représentation du salaire

Évidemment, une telle perspective, à notre portée, suppose un déplacement voire un renversement
de notre représentation du salaire. Nous l’identifions au prix de notre force de travail, à la
subordination à la loi de la valeur auquel notre travail est soumis, et finalement, tout en aspirant à de
meilleurs salaires, nous ne pensons pas que le salaire puisse être aussi un chemin de libération. Et il
est vrai que le salaire est de la monnaie, et que cette monnaie correspond à la mise en valeur des
capitaux par le travail salarié : c’est ce qu’on appelle la subordination du travail à la loi de la valeur.
Cette subordination est faite d’exploitation (la valeur créée par notre travail ne nous revient
actuellement qu’à 60%, la part des salaires dans le PIB) et d’aliénation : ce sont les actionnaires qui
décident des biens et services qui vont être produits. Mais précisément, parce que le salaire est
l’expression de cette subordination, il est depuis deux siècles l’enjeu d’un affrontement de classes
qui en Europe continentale a transformé les travailleurs en salariés, ce qui est une mutation aux
potentialités considérables.
Le salaire pour tous
Un salarié, c’est quelqu’un qui n’est pas simplement une force de travail puisque les employeurs
doivent payer le temps libre de sa retraite … et tout l’enjeu est de leur faire payer le temps libre du
chômage et de la jeunesse. Cela n’est possible que si nous comprenons que la pension n’est pas la
contrepartie de mon travail passé, qu’elle n’est pas du salaire différé, mais qu’elle est du salaire
socialisé, la part qui me revient, au titre des règles du droit du travail en permanence délibérées
politiquement, de la valeur créée par le travail subordonné collectif, … ce qui est aussi la définition
du salaire direct payé à la qualification.

 

http://www.autisme-economie.org/article151.html

Il faut insister en effet sur une évidence mal perçue : un salarié n’est pas payé pour son travail, mais
pour sa qualification (s’il est fonctionnaire) ou pour celle de son poste (s’il relève du statut privé).
La qualification n’est pas la mesure de la tâche accomplie au jour le jour, ni de l’implication dans la
culture d’entreprise : parce qu’elle fonde le salaire sur des critères plus généraux, elle introduit la
distance entre mon travail et ma ressource qui est une condition de liberté et qui, si je l’assume au
lieu de m’arc-bouter sur l’idée fausse que “ mon, salaire est la contrepartie de mon travail ”, me
rend solidaire des chômeurs et des jeunes dans la revendication d’un salaire pour tous.
Le salaire pour tout
Cela dit, l’augmentation des temps libres payés ne libère pas de la subordination au travail : comme
on l’a vu souvent avec les 35 heures, le temps libre augmente au prix d’une intensification
inhumaine du temps subordonné ; et surtout ce sont toujours les titulaires de l’accumulation
financière qui ont la main sur l’investissement : le profit est réduit mais pas supprimé. C’est ici qu’il
est possible de concrétiser ce qu’offre le salaire comme tremplin pour en finir avec le droit de
propriété lucrative. La réussite des régimes de retraite en répartition (les seuls qui aient pu vaincre
la pauvreté de masse des personnes âgées) ouvre la voie à une transposition au financement de
l’investissement de ce qui s’est opéré pour la retraite, à savoir la transformation de patrimoines
lucratifs des ménages en salaires à travers la cotisation sociale. C’est maintenant les grands centres
d’accumulation financière qu’il faut supprimer en imposant la cotisation économique qui financera
par le salaire l’investissement. Le tableau 3 (construit comme le tableau 1 à partir de données
arrondies, et dont il ne faut donc pas durcir les valeurs absolues) explore trois scénarios à l’horizon
2040 pour montrer comment peut se poursuivre la révolution du salaire engagée depuis les luttes du
siècle dernier.

Lecture : Dans le scénario A, les salaires directs progressent de 67% entre 2000 et 2040, et les
cotisations sociales de 150%, de sorte que le partage (entre salaire direct et cotisations sociales) du
salaire total, lequel double dans l’intervalle puisqu’il augmente au même rythme que le PIB, passe
de 60/40 à 50/50. Dans le scénario B, le salaire total grandit plus vite que le PIB pour retrouver
son poids de 70% atteint au début des années 1980, si bien qu’il est multiplié par 2,3 entre 2000 et
2040. Dans le scénario C, les salaires directs augmentent de 76% dans les quarante prochaines
années (comme dans le scénario B), mais ils ne constituent plus que 37% du salaire total, qui inclut
aussi le financement de l’investissement.

Attention ! Ce tableau est calculé sur des données arrondies, il donne des ordres de grandeur, et il
ne faut  pas durcir les valeurs obtenues. Il s’agit surtout de visualiser un raisonnement.

Scénario A (colonne 2040 A) : les cotisations vieillesse passent de 25 à 40% du salaire brut par
hausse des cotisations patronales afin de conserver la parité entre actifs et retraités d’avant les
réformes Balladur (supprimées) et de maintenir l’âge moyen actuel de départ en retraite (60 ans).
Scénario B (colonne 2040 B) : aux mesures prises dans le scénario précédent s’ajoute le fait que les
salaires retrouvent les 70% de PIB atteints au début des années 1980 par deux moyens : les salaires
directs sont augmentés de sorte qu’aucun ne soit inférieur à 120% du SMIC, et surtout une
augmentation supplémentaire des cotisations patronales permet de verser le SMIC net à tous les
jeunes entre 18 ans et leur premier emploi et de maintenir leur salaire direct aux chômeurs.
Scénario C (colonne 2040 C) : aux mesures incluses dans le scénario B s’ajoute la salarisation de
l’investissement productif. Les 15 points de PIB qu’il représente sont affectés au salaire socialisé
(qui correspond de ce fait à 85% du PIB) sur le modèle des cotisations sociales : les employeurs
versent une partie de l’excédent brut d’exploitation sous forme de cotisation économique à des
caisses d’investissement qui allouent leurs fonds sans intérêts.
On comprend combien est vital pour la classe dirigeante d’éviter le scénario A parce qu’il est
porteur des deux autres, lesquels mettent à mal la domination capitaliste. Mais on mesure aussi
combien nos représentations spontanées et savantes du salaire sont un obstacle à la conquête d’un
salaire dont un peu plus du tiers seulement paierait des titulaires d’emplois tandis que le reste
financerait le travail libre et l’investissement.

Conclusion

En définitive, face aux réformes en cours depuis dix ans, nous sommes placés devant le même défi
que celui qu’ont affronté les pionniers de la sécurité sociale : parier que le droit du travail est un
meilleur fondement du droit à ressources que le droit de propriété lucrative ou le droit à la solidarité
nationale, et pousser à la hausse des revenus du travail afin d’augmenter la part patronale des
cotisations sociales. Certes, pour les raisons évoquées en introduction, les gouvernements successifs
sont maintenant fermement contre cette dynamique qu’ils appuyaient éventuellement il y a
cinquante ans, mais nous disposons d’un atout considérable : la preuve de la réussite des régimes en
répartition. Nous gagnerons la bataille des retraites à la condition de la mener comme un moment de
la lutte pour le salaire pour tous et pour tout. Salaire pour tous : droit au salaire comme droit
inaliénable. Salaire pour tout : financement de l’investissement par du salaire socialisé, et donc
maîtrise par les travailleurs de la définition de leur travail.
S’il faut résumer d’une phrase l’enjeu politique des batailles sur la retraite, il s’agit d’un
affrontement entre le droit du salaire et celui de la propriété lucrative. Jointe à la solidarité nationale
(rente et assistance ont toujours fait système), la propriété lucrative est à la base du capitalisme.
C’est le droit de propriété lucrative qui permet au détenteur d’un portefeuille de ponctionner la
valeur créée par le travail d’autrui. Nous disposons avec le droit de salaire d’un formidable levier de
mise en cause du droit de propriété lucrative. Par droit de salaire, il faut entendre l’invention, au
20ème siècle, du salaire à la qualification et de la cotisation sociale. En s’appuyant sur lui, en le
développant, on peut parvenir au salaire universel, pour tous et pour tout, c’est-à-dire à l’abolition
du capital et donc du salariat.

http://www.autisme-economie.org/

http://www.autisme-economie.org/article151.html

Aricle en fichier .pdf: Financement des retraites : L’enjeu des cotisations patronales Par Bernard Friot

 

Vous pouvez trouver une lecture du dernier livre de Bernard Friot
sur le blog entre les lignes entre les mots sous le titre
Pour l’extension du salaire continué 

lien :
http://entreleslignesentrelesmots.wordpress.com/2010/04/30/pour-lextension-du-salaire-continue/

Wikio - Top des blogsWikio - Top des blogs - Divers http://www.wikio.fr

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Un commentaire

  1. Vous pouvez trouver une lecture du dernier livre de Bernard Friot sur le blog entre les lignes entre les mots sous le titre Pour l’extension du salaire continué

    lien : http://entreleslignesentrelesmots.wordpress.com/2010/04/30/pour-lextension-du-salaire-continue/

    cordialement
    didier


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