MAIN BASSE SUR INTERNET: Jiwa, le dernier acteur français indépendant de la musique en stream disparait

Jiwa, le dernier acteur français indépendant de la musique en stream disparait

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Ecrit le 03 août 2010 par Fabrice Epelboin

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C’était la der­nière star­tup Française ambi­tieuse et indé­pen­dante dans le sec­teur de la dis­tri­bu­tion musi­cale en stream : Jiwa vient de jeter l’éponge.

Le retrait par Warner de son cata­logue pour les acteurs du stream, des aides sec­to­rielles pro­mises par le gou­ver­ne­ment  qui sont res­tés… à l’état de pro­messes, et des demandes venues de toutes parts d’une licence com­pa­rable à celle obte­nue par la radio dans les années 30, reje­tées avec véhé­mence par Christine Albanel au par­le­ment lors des dis­cus­sions sur la loi Hadopi, rétorquant alors que le sec­teur n’en avait pas besoin : l’Etat a fait tout ce qui était en son pou­voir pour prendre le contrôle de cette forme de dis­tri­bu­tion, quitte à la tuer.

L’ancienne ministre, qui patauge dans les conflits d’intérêts plus que qui­conque, pro­fite  aujourd’hui de ses manoeuvres d’hier. Grâce au tra­vail accom­plit, celle qui est désor­mais l’une des diri­geantes de l’opérateur his­to­rique, n’a plus per­sonne pour lui bar­rer la route vers la domi­na­tion espé­rée par Orange de la dis­tri­bu­tion musi­cale (pour ce qui est des acteurs Français, bien entendu).

La stra­té­gie gou­ver­ne­men­tale vis à vis du stream, qui s’annonce comme le véri­table rem­plaçant du CD, pour le moment tout du moins, s’est avé­rée un tan­ti­net machia­vé­lique (ce qui, dans la nov­langue ins­tau­rée depuis peu se dit ‘péda­go­gique’). Un temps tenté, par le biais de l’opérateur inter­net contrôlé par l’Etat, de s’aventurer dans le sec­teur, il lui a bien fallu recon­naitre que jouer à la star­tup reve­nait pour Orange à cou­rir une régate avec un super­tan­ker tour­nant aux 35 heures. Wormee, bien qu’ayant pris soin de maquiller sa filia­tion à l’opérateur his­to­rique avec autant de soin qu’un tra­vesti qui se maquille pour sor­tir en boite, espé­rant tom­ber sur un inter­naute pas­sa­ble­ment éméché avec lequel il pourra ter­mi­ner la nuit, n’a jamais réussi à séduire.

Il ne res­tait à Orange que la prise de contrôle de Deezer pour espé­rer deve­nir un acteur qui compte dans le sec­teur. Mais l’avenir s’annonce sombre, à l’image du vieux riche qui prend pour épouse une jeune pucelle, l’alliance est de rai­son, et les chances pour la mariée, une fois rame­née au donjon, d’y cou­ler des jours heu­reux, sont aussi grandes que si elle avait épousé Henri VIII.

Enfant mort né d’un coté, sur le point d’être étouffé par un ogre de l’autre, il ne reste plus donc en France le moindre acteur inno­vant dans la dis­tri­bu­tion de la musique (et avant de rem­plir les com­men­taires de men­tions d’obscures star­tups, pré­ci­sons que ce pano­rama concerne celles ayant levé quelques mil­lions, et qui ont, du coup, été jugés comme à fort poten­tiel par des investisseurs).

Le contrôle absolu et la ferme volonté de conser­ver les choses telles qu’elles étaient avant la révo­lu­tion du numé­rique com­mence à por­ter ses fruits : l’économie numé­rique en France n’est déci­dé­ment qu’une vaste blague.

La musique est pour­tant un vec­teur de socia­lité d’une impor­tance pre­mière, et ce depuis… toujours. Son poten­tiel d’innovation, sans même par­ler de ce que lui apporte le web des don­nées, est encore vaste rien qu’avec le web social. Certes, ni Jiwa, ni Deezer, n’ont su appor­ter une véri­table dimen­sion sociale à la consom­ma­tion de musique, et aucun de ces deux acteurs n’a trouvé com­ment faire de la musique un liant dans le social du web contem­po­rain, mais peut-on décem­ment repro­cher à celui qui tente de faire pous­ser du blé dans le désert de ne pas avoir su déve­lop­per l’art culi­naire qui va avec ? Cette inno­va­tion là, à moins d’un miracle, ne se fera pas en France : l’agent Orange n’est pas pro­pice à la culture.

Au delà du for­mi­dable gachis qui fait rater au pays, une fois de plus, un train dans la gare de l’innovation, et après deux années de lutte achar­née menée par les auto­ri­tés contre toute forme de consom­ma­tion cultu­relle qui ne ren­tre­rait pas dans une vision étriquée du monde dic­tée par des lob­bies, il est pro­ba­ble­ment temps, à l’heure ou l’emprise de ces même lob­bies semble se des­se­rer, de se poser quelques questions.

On pas­sera rapi­de­ment sur l’aspect mal­sain et nau­séa­bond de ce que réserve à la démo­cra­tie l’alliance en cours des conte­nus et des réseaux. A ceux qui dou­taient encore du carac­tère indis­pen­sable à l’innovation de la neu­tra­lité des réseaux – dont le prin­cipe est d’interdire à ces der­niers de faire quoi que ce soit d’autre que de trans­mettre du contenu, quel qu’il soit, d’ou qu’il vienne et où qu’il aille, la mort de Jiwa sou­ligne égale­ment que cet accou­ple­ment contre nature (allez, car­ré­ment) sonne égale­ment le glas de l’économie numérique.

L’autre ensei­gne­ment, c’est qu’avec la dis­pa­ri­tion avé­rée ou pro­chaine des acteurs Français du stream, c’est la mort de tout espoir de pré­ser­ver un autre archaïsme bien Français, celui de l’exception cultu­relle qui se mani­feste dans les quo­tas obligatoires.

Dans un monde où la musique sera consom­mée ‘on demand’ depuis l’étranger, les chances d’imposer à un acteur amé­ri­cain ou sué­dois une pro­por­tion de musique Française sont de l’ordre du ridi­cule, et sans cette béquille, la pro­duc­tion locale au pays du fro­mage risque de souf­frir terriblement.

En vou­lant tout contrô­ler, les auto­ri­tés Françaises ont tué dans l’œuf tout espoir de voir naitre sur nos terres un cham­pion de la dis­tri­bu­tion cultu­relle. Les petits labels auront le plus grand mal à négo­cier avec des acteurs inter­na­tio­naux bien trop débor­dés pour s’occuper d’eux, ils seront dès lors sous le joug des majors, la boucle est bouclée.

Les fon­da­teurs de Jiwa l’affirmaient depuis le début : Les condi­tions com­mer­ciales impo­sées par les majors font qu’aucun busi­ness de musique sur Internet n’est viable.

Tout se passe pour l’instant comme si l’industrie de la Culture, qui contrôle de façon étroite l’appareil d’Etat, avait déclaré la guerre à inter­net. Cette guerre est la sienne, ce à quoi elle fait face n’est que résis­tance, et celle-ci ne peut qu’aller en s’amplifiant.

Tenter de faire culpa­bi­li­ser les gamins qui télé­chargent risque d’être un exer­cice des plus déli­cats. Plus que jamais, pira­ter sera un acte de rébel­lion valo­risé par ses pairs, plus que jamais, ren­trer dans les rangs clair­se­més de la léga­lité sera vécu comme une sou­mis­sion à un pou­voir aveugle, injuste, et qui ne sert que ceux qui savent le nourrir.

« Puisque c’est comme ça, je vais reprendre mes habi­tudes et pira­ter des mp3, hors de ques­tion de nour­rir ces gorets » nous confiait, sous cou­vert d’anonymat, l’un des diri­geants du dépar­te­ment inter­net d’un grand groupe média, habi­tué de Jiwa, avec qui nous échan­gions aujourd’hui.

Si la France ne veut pas deve­nir rapi­de­ment une puis­sance cultu­relle de troi­sième plan, il devient plus qu’urgent de chan­ger de cap, de s’ouvrir à autre chose, de ces­ser sur­veillance et répres­sion, fussent-elles ‘péda­go­giques’, et de faire l’autopsie de l’innovation française, inca­pable de sur­vivre en dehors des grands groupes, eux même cou­pés du monde et trop gras pour adop­ter le style des startups, indispensable dans un monde en pleine muta­tion où la révo­lu­tion se fait par les idées et les usages, et non par les inves­tis­se­ments indus­triels dans la technologie.
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Un commentaire

  1. Les sites de streaming dans l’impasse

    Par Igor Hansen-Love, publié le 28/01/2010 à 18:14 – mis à jour le 29/01/2010 à 18:01

    Le streaming: un modèle qui résoud le problème du financement de la musique sur Internet? Pas sûr. Même les plus grands sites de streaming ont du mal à s’en sortir. Rencontre avec les deux fondateurs de Jiwa et analyse, chiffres à l’appui.

    Au Marché International du Disque et de l’Edition Musicale (MIDEM) qui se tenait à Cannes du 24 au 27 janvier, l’ambiance était nettement plus détendue que l’année dernière. Les acteurs de l’industrie musicale se voulaient rassurants et tenaient tous le même discours: la dégringolade du chiffre d’affaires n’est plus d’actualité et tous travaillent désormais main dans la main avec les nouveaux venus de l’Internet. Le vrai espoir tient pour beaucoup aux résultats mirobolants du streaming.

    Selon le syndicat national de l’édition phonographique (SNEP), le chiffre d’affaires des sites de streaming a été multiplié par 2,4 en 2009 par rapport à l’année précédente. En 2008, il représentait 4,7% du numérique (3,5 millions d’euros), alors qu’en 2009 il atteignait 11,6% (8,8 millions d’euros) ; soit une augmentaion faramineuse de 144%.

    Aujourd’hui, le streaming apparaît pour beaucoup comme un modèle qui permettrait de résoudre le problème du financement de la musique sur Internet. Les principaux sites de streaming (Deezer, Jiwa, Wormee ou Spotify…) ont conclu des partenariats avec les maisons de disques et la SACEM pour proposer une offre à la fois gratuite et légale, permettant aux artistes et ayants droits d’être rémunérés par le biais de la publicité et des abonnements

    Le nombre d’utilisateurs a explosé en 2009. Deezer, le leader français compte déjà 10 millions d’inscrits. Le Suédois Spotify affiche fièrement ses 250 000 abonnés payants sur 7 millions d’utilisateurs enregistrés en Europe. Quant aux gérants du site Jiwa, ils ont recensé 1 million de visiteurs au mois de décembre 2009.

    Pourtant, derrière ces chiffres en apparence encourageants, le « business model » peine à se dessiner. Les sites de streaming ont beaucoup de mal à s’y retrouver financièrement. Analyse…

    L’accès aux catalogues des majors ne peut pas être financé uniquement par la publicité : le cas Jiwa.

    Pour disposer des catalogues des maisons de disques, les sites de streaming ont signé des accords qui les obligent leur garantir des « minimums garanties ». Quel que soit le chiffre d’affaires généré par ces catalogues, les sites doivent payer un tarif négocié au préalable avec les maisons de disques, même si ces catalogues ne génèrent qu’un centime d’euros.

    Pour une Start-Up qui se lance, les conditions financières imposées par les majors sont pratiquement impossibles à respecter. Les deux fondateurs de Jiwa, Thierry Rueda et Jean-Marc Plueger, ont, malgré l’opacité qui règne habituellement en la matière, donné les tarifs de ces « minimums garanties » exigés par les majors :

    -Universal : 180 000 euros pour un an.

    -Warner : 100 000 euros pour 18 mois.

    -EMI : 250 000 euros pour un an.

    -Sony Music : 400 000 euros pour un an.

    Si les sites parviennent à générer un chiffre d’affaires dépassant le coût des garanties, la situation n’est guère plus avantageuse. Pour une lecture d’un titre sur un site de streaming, ce dernier doit reverser 1 centime d’euros à la maison de disque. 1000 lectures coûtent donc 10 euros. Thierry Rueda s’indigne : « Aujourd’hui, qui vend sa pub 10 euros les 1000 affichages de publicité ? C’est très très cher… D’autant plus qu’il n’y a pas d’effets dégressifs. Chez Sony, c’est même l’effet inverse, on est dans le progressif : plus c’est joué, plus c’est cher : A partir de la cinquième écoute, il faut payer 3 centimes ! ».

    Les conditions commerciales imposées par les majors font qu’aucun business de musique sur Internet n’est viable.

    Pour une Start-Up, se lancer sur ce marché en partenariat avec les majors, il faut approximativement :

    – Sur le territoire français : 500 000 à 1 million d’euros.

    – Sur le territoire européen : 5 millions d’euros.

    – Sur le territoire américain : 20 millions d’euros par an (les garanties planchers qu’exigent les majors sont en moyenne 4 fois plus chères aux Etats-Unis qu’en France, mais les ventes numériques marchent beaucoup mieux aux Etats-Unis).

    Pour Jiwa, c’est injouable: « Les conditions commerciales imposées par les majors font qu’aucun business de musique sur Internet n’est viable. Même pour Deezer, qui est le leader! Ils font du trafic, mais ils n’arrivent pas à la rentabilité. Il n’y a qu’Apple qui rentre dans ses frais avec l’iTunes Store, et encore… on ne saura jamais quel est leur chiffre d’affaires et à quel point leur activité est contrebalancée par les autres activités d’Apple. Deezer a levé 6,5 millions d’euros au mois de juin 2009 qu’ils ont brûlé juste en payant des avances, des garanties… Les majors rendent le business de la musique sur Internet impossible. »

    * Page : 1 sur 2
    * »

    Mais les majors ont également du mal à s’y retrouver et n’y voient pas un grand intérêt financier. Pascal Nègre s’exprimait à ce sujet au MIDEM : « La numérisation d’un catalogue a un coût, de même que sa livraison: de 7 à 10 ou 14 000 euros. Si une plate-forme ne génère pas 10 000 euros de chiffre d’affaires par mois, cela nous coûtera plus cher que cela ne nous rapportera. » Pour les majors, il s’agit là d’un investissement qui n’est tout simplement pas assez rentable. Pour l’instant du moins…

    Du coup, les sites de streaming sont dans l’obligation de se rattraper sur les abonnements payants dits « premium », qui permettent à l’utilisateur d’avoir accès aux catalogues sur les sites sans avoir à écouter la publicité audio qui « pollue » l’écoute d’une playlist. Mais les résultats de cette initiative ne sont pas à la hauteur des espérances.

    Deezer a lancé son offre d’abonnement payante en novembre 2009 et n’a enregistré que 14 000 inscrits au total. Le leader visait 100 000 abonnés avant 2010. Les actionnaires, déçu par ces résultats ont limogé Jonathan Benassaya (un des deux fondateurs) de son poste de directeur général et l’ont remplacé par Axel Dauchez à la direction générale du groupe. Si, d’après un communiqué de Deezer, « la société est financée pour continuer son développement », la pression sur le nouveau directeur général n’est pas particulièrement enviable.

    * «
    * Page : 2 sur 2


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