« Halte à la discrimination des Tziganes ! »

Point de vue

« Halte à la discrimination des Tziganes ! »

LEMONDE | 28.07.10 | 11h24  •  Mis à jour le 28.07.10 | 13h16

Jean-Pierre Liégeois, sociologue, fondateur, en 1979, du Centre de recherches tziganes

Le 21 juillet, l’Elysée diffusait une « Déclaration de M. le Président de la République sur la sécurité », dans laquelle le président mentionne « les problèmes que posent les comportements de certains parmi les gens du voyage et les Roms ». Et il ajoute : « Je tiendrai une réunion à ce sujet le 28 juillet. Cette réunion fera le point de la situation de tous les départements et décidera les expulsions de tous les campements en situation irrégulière. » Au moment même où se tient cette réunion, il convient d’apporter quelques précisions.

L’expression « gens du voyage » est un néologisme administratif développé en France dans les années 1970. Cette catégorie aux contours flous permet d’y mettre ce que l’on souhaite pour répondre à des objectifs politiques. Ainsi la loi de juillet 2000, relative à l’accueil et à l’habitat des gens du voyage, les caractérise par la mobilité de leur résidence. Mais souvent l’administration parle des « gens du voyage sédentarisés » ce qui renforce la confusion.

Or, ces gens du voyage sont souvent des Roms, des Gitans, des Manouches, etc., autant de groupes qui sont les éléments d’une mosaïque qu’on peut, en français, nommer « tzigane ». Ainsi la fédération qui regroupe, en France, des groupes différents a choisi de s’appeler Union française des associations tziganes, afin de respecter la variété de ses composantes et un Collectif des associations tziganes vient d’être formé. Le discours politique, ces derniers temps, laisse entendre que les Roms seraient des étrangers, ce qui est une autre source de malentendu car les Roms sont présents dans la catégorie des gens du voyage, et plus nombreux encore sont ceux fixés depuis des générations en France.

Ainsi mettre sur le même plan gens du voyage et Roms est une erreur, car il s’agit, d’un côté, d’une catégorie administrative, et de l’autre, d’un ensemble socioculturel millénaire originaire de l’Inde, avec une langue dérivée du sanskrit, et représentant plus de 10 millions de personnes en Europe. Faire des Roms des étrangers est aussi une erreur, car la plupart de ceux qui sont en France sont français.

Quand le porte-parole du gouvernement, Luc Chatel, précise, pour le défendre, que le chef de l’Etat « ne cherche pas à stigmatiser une communauté, mais à répondre à une problématique », et ajoute : « On a beau être rom, gens du voyage, parfois même français au sein de cette communauté, eh bien, on doit respecter les lois de la République. » Il se trompe lourdement en disant « parfois même français » puisque, par la définition même de leur statut administratif, les gens du voyage sont français et que de nombreux Roms le sont aussi. Mais le discours politique hypertrophie la présence d’environ 12 000 à 15 000 Roms qui n’ont pas la nationalité française, pour mieux instrumentaliser cette présence et l’utiliser comme un épouvantail, alors que la grande majorité de ces Roms sont des citoyens de l’Union européenne.

Quand le chef de l’Etat indique que la réunion du 28 juillet « fera le point de la situation de tous les départements et décidera les expulsions de tous les campements en situation irrégulière », on doit s’interroger. On remarque que le résultat de la réunion est prédéterminé : elle va décider de l’expulsion. Mais va-t-on expulser ceux qui sont citoyens français, majoritaires parmi les populations visées ? S’il s’agit de ceux qu’on met dans la catégorie gens du voyage, il convient de rappeler que l’accueil de ces familles est prévu dans une première loi de 1990, si peu mise en œuvre qu’il a fallu en adopter une deuxième, en 2000, très peu appliquée à son tour, au point que plus de 50 % des places d’accueil des familles ne sont pas réalisées.

Autrement dit, mathématiquement, plus de 50 % des gens du voyage sont en situation irrégulière parce que les collectivités locales sont en infraction, et parce que les préfets ont manqué à leur devoir. Ainsi on rend responsables des familles qui sont victimes de la défaillance des collectivités locales et de l’inertie des pouvoirs publics. Si elles sont expulsées, où iront-elles, puisque l’espace d’accueil n’existe pas ? Va-t-on les reconduire à la frontière, renouant avec les politiques menées pour les Tziganes dès le XVe siècle, ou les déporter, comme ce fut souvent le cas ?

Il faut enfin rappeler qu’à l’égard des Tziganes et des Roms, la France est dans une position d’illégalité. La loi de 1969, qui régit le statut des personnes sans domicile ni résidence fixe, non seulement instaure une catégorie de citoyens discriminés et sous liberté surveillée, porteurs de livrets ou de carnets à faire viser régulièrement, mais elle n’est pas conforme à la Constitution puisqu’elle les oblige, pour voter, à trois ans de rattachement à une commune au lieu de six mois en droit commun.

En France, la Haute Autorité de lutte contre les discriminations et pour l’égalité (Halde) et la Commission nationale consultative des droits de l’homme ont, à plusieurs reprises, souligné les discriminations dont sont l’objet les gens du voyage et les Roms. Les critiques sont convergentes et de plus en plus fermes de la part des instances européennes : par exemple, le rapport du Commissaire européen aux droits de l’homme, le rapport sur la France de la Commission européenne contre le racisme et l’intolérance, publié en juin, et la récente notification à la France, par le Comité européen des droits sociaux et par le Comité des ministres du Conseil de l’Europe, de sa violation de sept articles de la Charte sociale européenne pour les gens du voyage et les Roms.

Pourtant on peut craindre que la France ne se mette davantage encore hors la loi : dans la dynamique des propos tenus par ses responsables politiques, on peut être inquiet quant aux décisions qui seront prises, ou qui sont déjà prises. Les expulsions collectives promises par le chef de l’Etat, alors qu’elles sont déjà trop fréquentes partout en France, ne sont généralement pas légales. L’avenir est sombre, ni social, ni culturel, ni éducatif, ni même politique dans le sens noble, mais policier.

Jean-Pierre Liégeois, sociologue, fondateur, en 1979, du Centre de recherches tziganes
Article paru dans l’édition du 29.07.10
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2 commentaires

  1. Hortefeux parle des gens du voyage comme d’une mafia: « Nous ne sommes pas des tueurs »
    icone des tags gens du voyage, lutter contre les discriminations, Nicolas Sarkozy, Brice Hortefeux, Politique

    http://www.lepost.fr/article/2010/07/29/2167773_hortefeux-parle-des-gens-du-voyage-comme-d-une-mafia-nous-ne-sommes-pas-des-tueurs.html

    Post vu en Une
    Hortefeux parle des gens du voyage comme d’une mafia: « Nous ne sommes pas des tueurs »
    icone des tags gens du voyage, lutter contre les discriminations, Nicolas Sarkozy, Brice Hortefeux, Politique
    Par La rédaction du Post
    le 29/07/2010 à 12:44, vu 1294 fois, 17 nombre de réactions
    Info publiée par la rédaction du Post

    Brice Hortefeux utilise le langage du grand banditisme pour parler des gens du voyage. Et après on ne stigmatise pas?

    Avant la tenue de la réunion à l’Elysée, les associations tsiganes avaient dénoncé « une déclaration de guerre ». L’annonce de cette réunion avait eu lieu dans la déclaration de guerre de Sarkozy à la délinquance. Décidément, on reste dans le même vocabulaire.

    « Démanteler », un verbe qui ne passe pas
    Depuis quand on « démantèle » un camp comme on « démantèlerait » une filière de trafiquants de drogue? Ce langage ne plaît pas du tout à Saimir Mile, président de l’association La Voix des Roms sur RMC: « le mot de ‘démantèlement utilisé par le ministre de l’Intérieur ne doit pas être repris. Ca s’applique à des réseaux dangereux, or, nous ne sommes pas des tueurs! »

    Les inspecteurs du fisc contre des « gens normaux » en pleine affaire Bettencourt?
    « Les revenus [que Brice Hortefeux qualifie d' »illicites » ndlr] des Roms sont bien moindres que ceux de Mme Bettencourt, où il y aurait à mon avis beaucoup plus de choses à chercher » poursuit le président de La Voix des Roms sur RMC. Une façon de répondre du berger à la bergère: certains accusent le gouvernement d’utiliser le fait-divers de Saint-Aignan pour faire oublier l’affaire Bettencourt, les gens du voyage tentent l’opération inverse!

    Grosse polémique pour grosses cylindrées
    « Mais que Brice Hortefeux commence à mettre en pratique ses mesures contre les grosses cylindrées ou la fraude fiscale au sein de son gouvernement », s’emporte Alain Daumas, de l’Union française des associations tsiganes, sur Europe 1. Affaire Bettencourt, ambiance « tous pourris » again… « Ce genre de déclaration ne sert qu’à remettre de l’huile sur le feu » regrette encore Alain Daumas. Cette remarque sur les grosses voitures des gens du voyage a été refaite ce jeudi matin par Benoist Apparu (gouvernement) et Dominique Paillé (UMP) sur Europe 1, mais aussi… par Nicolas Sarkozy il y a 8 ans.

    Fisc+grosses cylindrées+démanteler… Du déjà vu!
    Il n’y a même pas un mois, Brice Hortefeux avait utilisé cette même combinaison de termes dans un discours sur la délinquance en Seine-Saint-Denis. Allez expliquer aux gens du voyage qu’on ne les considère pas comme des criminels?

    Et au final, tout ça pour quoi?
    Des effets d’annonce juge le secrétaire général de l’association France Terre d’Asile, Pierre Henry, sur RMC: « certains points sont inapplicables, puisque la Roumanie et la Bulgarie sont des membres de l’Union Européenne. Les Roms qui viennent de là-bas bénéficient de la liberté de circulation. Rien ne les distingue du retraité anglais qui vit dans le Périgord. »

    En effet, quand l’Union Européenne a accueilli la Roumanie et la Bulgarie, en 2007, certains pays ont demandé des restrictions à la liberté de circulation: la France est un des derniers pays à les maintenir, mais ça ne pourra pas dépasser le 31 décembre 2011 précise le site du ministère de l’Economie. Il existe des accords spécifiques pour reconduire les Roms dans leur pays d’origine quand ils commettent des délits… mais rien ne les empêche de repartir aussitôt.

    Samir Mile, de La Voix des Roms, estime sur RMC aussi que « la plupart des mesures existent déjà » (la collaboration de policiers roumains et bulgares, reconduite des Roms à la frontière). Et pendant ce temps-là, pas grand chose non plus sur la construction d’aires d’accueil ou d’aides à la sédentarisation…

    Une faute d’orthographe, une erreur à signaler ? Une précision à apporter ? Ecrivez à alerteinfo@lepost.fr avec votre info ou votre correction et en indiquant l’url du post.

    (Sources: RMC, Europe 1, Voila, Vie Publique)

    A lire sur LePost.fr:
    – Sarkozy, les Roms, Woerth… Dis moi que ça n’est pas vrai Joe !
    – Mesures de Sarkozy contre les gens du voyage: et il se défend de stigmatiser les gens?
    – Réunion sur les gens du voyage: « Sarkozy s’inscrit dans la logique de l’événement »

    A lire sur le web :
    – La version officielle de la question des Roms vu par l’ambassadeur de France en Roumanie
    – Rapport sur la situation des Roms dans l’Union Européenne
    Par La rédaction du Post

  2. Roms et gens du voyage : « Un festival de clichés les plus éculés »
    LEMONDE.FR avec AFP | 29.07.10 | 11h32 • Mis à jour le 29.07.10 | 12h36

    http://www.lemonde.fr/societe/article/2010/07/29/roms-et-gens-du-voyage-un-festival-de-cliches-les-plus-ecules_1393397_3224.html

    Les mesures très fermes annoncées par le gouvernement, mercredi 28 juillet, à l’issue de la réunion à l’Elysée consacrée aux gens du voyage et aux Roms suscitent l’indignation de l’opposition et de nombreuses associations, tandis que l’UMP a salué un dispositif « juste » et qui « doit s’avérer efficace ».

    « On est face à un festival de clichés les plus éculés », a réagi le président de SOS-Racisme, Dominique Sopo, fustigeant « une vision de stigmatisation et racialisée de la société ». Il juge, en outre, « assez étonnant » que l’on parle de camps illégaux qui, selon lui, « procèdent d’un délit constitué des autorités de la République qui n’appliquent pas la loi » obligeant les mairies de plus de 5 000 habitants à viabiliser des sites pour les gens du voyage.

    « Il n’y a rien de nouveau : cela fait huit ans que ces démantèlements existent, avec parfois des destructions de caravanes, et que les expulsions se font », a déclaré de son côté le directeur général de France terre d’asile, Pierre Henry. « En réalité, il y a un problème de gouvernance de l’Union européenne », qui, selon lui, « serait bien avisée de rappeler à un certain nombre de pays, comme la Roumanie, qu’il y a des discriminations contre les Roms », a-t-il ajouté.

    De son côté, le Parti socialiste a dénoncé « la dérive sécuritaire et xénophobe du gouvernement » et appelé à un « travail de fond » avec les collectivités locales et les associations. « L’existence même de la réunion du 28 juillet sur les Roms était indigne d’un gouvernement qui se réclame de la République, les annonces faites par Brice Hortefeux sont dans la continuité », a déploré Pouria Amirshahi, secrétaire national du PS aux droits de l’homme. Selon le PS, « les incidents du Loir-et-Cher auraient dû rester ce qu’ils sont, une affaire de vandalisme à traiter par la justice comme telle. Au lieu de cela, Nicolas Sarkozy a retrouvé ses accents les plus populistes et démagogiques pour faire un amalgame scandaleux entre gens du voyage, Roms, immigration clandestine et violences de tous types ».

    PLUSIEURS ASSOCIATIONS SE RÉUNIRONT EN SEPTEMBRE

    L’Union des étudiants juifs de France a affirmé dans un communiqué avoir appris « avec consternation que le gouvernement entend reconduire en Roumanie et en Bulgarie les Roms ayant commis des atteintes à l’ordre public ». L’UEJF « rappelle que la majorité des Roms sont français : ces conclusions instaurent une loi d’exception et bafouent le principe d’égalité républicaine ».

    L’UEJF, SOS-Racisme et la Fnasat (Fédération nationale des associations solidaires d’action avec les Tsiganes et les gens du voyage) organiseront d’ailleurs une réunion début septembre sur ces décisions qui « donnent du crédit aux préjugés les plus primaires et éculés », a précisé à la présidente de l’UEJF, Arielle Schwab.

    Mercredi matin, des représentants de l’Union française des associations tsiganes avaient demandé à être reçus à l’Elysée, pour instaurer un dialogue, tout en dénonçant une « déclaration de guerre » du gouvernement.

    Face à ces critiques, le porte-parole de l’UMP, Frédéric Lefebvre, a estimé que le PS et les Verts « préfèrent nier la réalité » concernant « les problèmes que pose le comportement de certains » chez les gens du voyage, comme ils le font « pour les questions d’immigration ».


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