pour info Caterpillar, les licenciés en plan

GRAND ANGLE
05/01/2010 À 00H00
Caterpillar, les licenciés en plan
Le processus de reclassement des ouvriers congédiés en mai dernier par le leader mondial des engins de chantier s’achève ce mois-ci.

La majorité des 600 salariés mis à pied cherchent
toujours un emploi.
Par FRANà OIS CARREL Envoyé spéc ial à Echirolles (Isère)
Des employés de Caterpillar installent un drapeau au sommet d’une tour sur le site de Grenoble le 20 avril 2009. (© AFP Jean-Pierre
Clatot)
Le 11 mai, après quatre mois d’un conflit qui fut l’un des plus durs et des plus emblématiques de la crise
traversée cette année par l’industrie française, le plan social de la branche hexagonale de Caterpillar, leader mondial de la construction d’engins de chantier, est validé par trois syndicats.

Il prévoit 600 suppressions de postes sur les 2 500 que comptent alors les deux usines iséroises du groupe américain : 120 salariés en CDI signent un départ volontaire, et 480 apprennent leur licenciement par un recommandé, le 12 juin.

Une surprise totale pour la plupart, la direction étant restée opaque sur le choix des congédiés.

Jusqu’à ce jour, les syndicats n’ont pu avoir ni la liste des noms ni les barèmes de notation utilisés pour la constituer…
Plus de six mois ont passé depuis que le couperet est tombé. Pour Caterpillar, les signes de reprise se précisent.

Le groupe a certes enregistré une chute des ventes en 2009, contrastant avec un chiffre d’affaires record et plus de 3,5 milliards de dollars (2,4 milliards d’euros) de bénéfice net en 2008.

Mais
après avoir licencié 22 000 salariés en 2009, soit 16% de ses effectifs mondiaux, Caterpillar a vu le cours de son action passer de 30 à 40 dollars cet été jusqu’à près de 60 dollars cet hiver.

Il y a eu et il y aura des dividendes versés pour 2009, au moins autant qu’en 2008…
Et les licenciés, ouvriers dans leur écrasante majorité,

que sont-ils devenus ?

Une quinzaine sont allés, à titre individuel, aux prud’hommes.

«Nous n’obtiendrons que des dommages et intérêts, pas la
reconstitution des emplois, dit Pierre Janot, avocat du comité d’entreprise, qui les défend.

La démonstration de la nécessité de licencier n’a pourtant pas été faite. L’épisode de crise économique a permis à Caterpillar de réaliser une opération de restructuration d’ampleur, préparée depuis longtemps.
Or, le groupe avait les moyens de tenir face à la crise, de faire d’autres choix que les licenciements.»
Pierre Piccaretta, délégué CGT de Caterpillar, résume : «Ils ont choisi de préserver les dividendes, pas
les salariés.»
Parmi les salariés licenciés, 415 ont opté pour un congé de reclassement qui leur garantit, durant six à
huit mois, 80% de leur salaire, et leur permet d’avoir une formation… si le groupe accepte de la financer.
Aujourd’hui, seuls 130 d’entre eux semblent à peu près tirés d’affaire, avec en poche un CDI (24 personnes), un CDD, une promesse d’embauche, un départ prochain à la retraite ou une création
d’entreprise. «C’est un motif de satisfaction, étant donné le marché du travail extrêmement déprimé»,
relève Jean-Charles Martin, directeur de BPI Grenoble, société chargée de ces reclassements. Mais une
partie des congés de reclassement va se terminer fin janvier. Les salaires – déjà réduits – vont cesser.

Il y aura, avant les premiers versements d’allocation-chômage, une période de carence de trois à quatre
mois durant laquelle les licenciés devront vivre sur leurs indemnités de licenciement.

La situation deviendra critique, la tentation forte d’accepter n’importe quoi, des emplois moins rémunérés et plus
précaires… A la veille de cette échéance, rencontre avec quatre «Cater», entre amertume, espoirs, et
angoisses.
Michel Pisicchio, 55 ans trente-six ans d’ancienneté comme «outilleur»
«Le ciboulot tourne à vide»
«J’avais le bon boulot, valorisant, autonome, bien rémunéré. Sur la quinzaine de salariés à ce poste sur
Grenoble, on est trois à avoir été licenciés. Quand j’ai ouvert ma lettre, après un quart d’heure pour
réaliser, j’étais complètement détruit. J’avais eu une engueulade avec mon chef il y a un an. Est-ce que
ça a joué ? C’était la tache sur la nappe, ils n’auraient vu que ça, et pas le bouquet de fleurs à côté ?
«Je n’ai pas pu retourner bosser après la lettre. Je suis repassé deux ou trois fois à l’atelier, voir les
copains : mon poste est occupé par quelqu’un d’autre. Ça, ça me reste vraiment en travers de la gorge.
J’ai l’impression d’avoir été une chaussette sale qu’ils ont jetée parce que je ne leur plaisais plus. Je ne
me voyais pas partir comme ça. Au début, j’ai continué à aller le matin boire le café avec les copains
restés chez Cater, avant qu’ils prennent leur poste. Si j’étais parti à la retraite, je serais un ex-Cater. Là,
je n’ai pas le droit. Je ne suis plus rien.
«Ils m’ont donné 57 000 euros, mais ça ne me console pas. Ça ne représente pas mes trente-six ans
d’investissement dans cette société. Ça a bouleversé tous mes projets. J’avais acheté une vieille maison
à la campagne, je la faisais retaper pour mes vieux jours. Je l’ai revendue cet été : je n’avais plus la
force de m’en occuper, de suivre les artisans. Je n’ai pas touché à ma prime. J’aurai préféré ne pas avoir
cet argent et garder ma maison.
«Heureusement, avec BPI [la société chargée des reclassements, ndlr], j’ai trouvé une formation
d’opérateur sur machine à commande numérique, trente-cinq heures pas semaine. Je finis mi-mai. Je
vais voir si je trouve un emploi valorisant, dans mes compétences. Je voudrais savoir si ce que j’ai fait a
servi à quelque chose. La formation, c’est le moment où ça va bien, c’est intéressant, je suis concentré,
je sors tout le reste de ma tête. Sans ça, le ciboulot tourne à vide. Toute une vie dans cette boîte, et sur
un coup de dé… Et l’action qui ne cesse de remonter…»
Slim Mansouri, 43 ans quatorze ans d’ancienneté comme soudeur, puis agent de qualité, ancien élu CGT
«L’usine, plus jamais»

«Mon licenciement, ça a été un soulagement. J’avais pété les plombs en tant que « green belt » –
sous-chef, quoi – à qui on demandait de réduire les coûts avec système de production pompé chez
Toyota. Moi, je voulais travailler à la limitation des défauts, eux pensaient à la réduction de personnel. Je
ne veux plus jamais travailler dans une usine, avec tous ces outils qui sont là uniquement pour améliorer
les profits et qui font des ouvriers des pions.
«Je m’étais préparé un peu, je veux bosser dans la climatisation, le froid, un marché très porteur. J’avais
une formation de soudeur-tuyauteur dans la plomberie. Du coup, c’est logique, pour moi. Sauf qu’aucune
de mes compétences acquises chez Cater ne me sert pour ce projet. J’avais trouvé une formation à 9
400 euros, mais dans un premier temps, ils ne voulaient me financer que 6 000 euros ! La moindre des
choses, ça serait pourtant qu’ils prennent en charge nos formations en échange de notre investissement
chez eux pendant toutes ces années !
«Pas question de toucher à ma prime pour ça, c’est ma sécurité pour l’avenir, pour mes quatre enfants. Il
faut bien voir que ce n’est pas une PME que je suis en train de taper, mais bien une montagne de dollars !
Finalement, Caterpillar a accepté de m’allouer 1 700 euros de plus. Entre-temps, la formation a
commencé, sans moi : il ne manque donc plus que 350 euros. Je vais les payer…»
Fabien Dubus, 37 ans quinze ans d’ancienneté comme soudeur, puis «team leader»

«Fin janvier, je ne toucherai plus rien»
«Je me suis investi instinctivement dans le conflit dès le début, malgré les pressions de ma hiérarchie,
par fierté. Avec leur chiffre d’affaires record, ils voulaient licencier 733 personnes… Je voulais que mes
enfants puissent dire demain : notre père s’est battu, il ne faut pas se laisser faire. Quand j’ai ouvert
mon recommandé, j’avais le coeur serré. J’ai eu des semaines de malaise, puis j’ai tourné la page…
Même si j’ai un pincement chaque fois que je vois un Cater jaune au coin d’une rue. Je ne pensais pas
être licencié : avec quatre enfants, mon ancienneté, mes trois derniers rapports annuels excellents… Ils
n’ont pas respecté les modes de calcul : je les ai attaqués aux prud’hommes.
«Chez BPI, ils ont été compétents, ils m’ont motivé. J’ai passé des qualifications de soudeur, c’était pas
facile : mon savoir-faire de chez Cater, de la grosse soudure à plat, c’est pas utile ailleurs. Il faudrait que
je suive d’autres formations, mais mon crédit formation est épuisé. Je voudrais retrouver un poste dans
une grosse boîte : on se fait exploiter un max dans les petites. Une PME de la région m’a proposé un
poste à moins de 1 500 euros net, sans aucun soutien pour les déplacements, les repas, alors que je
touche encore 1 800 euros… Ma femme ne travaille pas, on a un emprunt à vingt ans pour notre
appartement : on a refusé.
«On ne veut pas prendre le risque de toucher à ma prime de licenciement de 32 000 euros : ça nous
rassure un peu pour l’instant. Mais fin janvier, je ne toucherai plus rien, pour soixante-quinze jours, alors
j’ai un peu de souci. Cette semaine, je suis allé m’inscrire en agence d’intérim. Ils m’ont dit : « Peut-être
après les fêtes… » Bien sûr, quand il faudra, je prendrai n’importe quoi, mais pour l’instant, je vise
l’équivalent de ce que j’avais chez Cater. Et s’ils me rappellent, j’y retourne : ils m’ont dit que j’étais
prioritaire.»
Marie Farbos, 58 ans quarante et un ans d’ancienneté comme agent aux ressources humaines
«L’argent ne peut gommer la manière»

«Entrée chez Cater à 17 ans, je devais prendre ma retraite en mars 2010. Avec mon ancienneté record,
je n’aurais pas dû partir si on avait appliqué les procédures… Ça s’est réglé en haut lieu, chaque service a
été redessiné. On n’en a rien su.
«Pour moi, bien sûr, c’est le jackpot : je serai de toute façon à la retraite à la fin de mon congé de
reclassement, mais je pars avec quarante-six mois de salaire au lieu de six ! L’argent, pourtant, ne peut
gommer la manière dont ils m’ont licenciée. Après la lettre, je n’ai jamais remis les pieds chez Cater. Ils
m’ont demandé par écrit de rendre mon badge, mes clefs ; comme si j’étais une pestiférée. Je leur ai
tout renvoyé par la Poste, avec un post-it.
«Pendant deux mois, j’ai été très mal. Je n’ai dit au revoir à personne. Personne ne m’a appelée. Mes
collègues directes n’ont-elles tout simplement pas osé ? En interne, il est vrai que personne ne sait qui a
été licencié, qui est parti volontairement. La direction voulait réduire les effectifs ? Ce sera effectif au
31 janvier… Mission accomplie, quel que soit le coût des licenciements.»
L’album des «Cater».

Les photographies sont extraites de Caterpillés, petit livre saisissant regroupant
des portraits de licenciés et des clichés du conflit réalisés par le photographe grenoblois Bernard Ciancia.
Il est publié par l’association La mémoire des Caters, fondée par des salariés du groupe.

En vente sur le
site http://www.les-cater-enlutte.fr (7,50 euros). PhotosBernard Ciancia
Caterpillar, les licenciés en plan http://www.liberation.fr/societe

/0109611930-caterpillar-les-licencies-…
3 sur 3 06/01/2010 14:27

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