Une minute de décence pour les suicidés de France Telecom Par Christian Sauvage | Journaliste et éditeur | 11/09/2009 | 09H59

{{fr|Un sabre court japonais (wakisashi) prêt ...
Image via Wikipedia

Article de Rue89

Comment réagissez-vous quand on vous dit qu’un homme a tenté de se suicider devant son manager et une quinzaine de ses collègues chez France Télécom ?

En apprenant, mercredi, qu’il allait définitivement être muté, cet homme n’a trouvé d’autre réponse que de se faire hara-kiri sur son lieu de travail à Pont-Sainte-Marie (Aube) lors d’une réunion de service.

« Ses jours ne sont pas en danger, il est hospitalisé et conscient », a déclaré la direction de l’entreprise. Qu’on se rassure !

Le bilan reste donc de 22 suicides depuis février 2008 chez France Télécom. Des rassemblements de quelques dizaines de salariés ont eu lieu jeudi à Troyes, Lille, Paris devant des bureaux de France Télécom ou des boutiques Orange. Et puis ? Et puis rien !

« Y en a marre de ces conneries ! » Ce cri qu’aurait poussé ce salarié désespéré, avant de se planter un couteau dans l’abdomen, je le fais mien.

Car enfin, malgré la répétition de tels actes dans cette entreprise, on attend toujours un mot, une parole digne de ce nom. D’abord des responsables de France Télécom. De Laurence Parisot, « patronne des patrons », qui trouve que les ouvriers passent trop de temps à la retraite aujourd’hui (jusqu’à vingt-cinq ans, vous savez, il faudrait revenir au bon temps où elle n’excédait pas dix ans) mais ne parait pas concernée par de tels drames, de tels signes de « dysfonctionnements » de ses chères entreprises.

Et puis les responsables politiques si prompts à se précipiter sur la moindre inondation, le moindre arbre abattu par une tempête, la moindre dalle de banlieue après une bagarre entre adolescents (« en bandes », certes, certes), aux abonnés absents ! On meurt, mais voyez-vous, il n’y a pas une voix à ramasser, c’est ça ?

Xavier Darcos, ministre du Travail, n’a rien à dire ? Roselyne Bachelot, ministre de la Santé, est aveuglée par son masque contre la grippe H1N1 ? Et François Fillon, il est tellement mobilisé par « LA » crise, qu’il n’entend par les cris comme ce tragique : « Y en a marre de ces conneries » ?

Que fait l’hyperprésident ?

Et l’omnihyperprésident ? En charge de tout, de l’essentiel et de l’accessoire, l’Emploi, de l’Ecologie, de la vente du Rafale et des cambriolages, les drames humains ça ne le concerne pas ? Peut-être après tout vaut-il mieux éviter ces hommages de circonstances, ces minutes de silence qui font de si jolies images pour les journaux télévisés.

Oui, c’est sans doute mieux. Mais alors qu’on nous fasse grâce de ces morts par suicide dont les motifs seraient des mystères tellement insondables que l’on ne peut les imputer à la sacro-sainte « entreprise ». On commence, tout juste, devant ces cas de plus en plus fréquents, à cesser d’entonner le sale air de la calomnie, ces explications si infectes, vous savez : « des problèmes personnels », des « séparations familiales », des « problèmes psychologiques » pour ne pas dire « psychiatriques »…

Quand un conseiller et ami d’un ancien Président se suicide dans son bureau à l’Elysée, vous pensez, vous, à un problème familial ? Quand un ami et collaborateur d’un président de conseil général se suicide dans son bureau, vous soupçonnez un problème psychologique ? Alors quand plusieurs salariés du Technopole de Renault se jettent par la fenêtre, quand l’épidémie des suicides se poursuit tranquillement chez France Télécom, difficile de croire que cela n’a rien à voir avec l’organisation du travail, le management par objectifs, par évaluation, la polyvalence, le harcèlement, etc.

Voilà plus de vingt ans que le psychanalyste Christophe Dejours alerte dans ses livres tous ceux qui veulent bien l’entendre sur cette nouvelle organisation qui provoque TMS (troubles musculo-squelettiques), stress, dépressions, burn-out, etc.

Son grand livre »Souffrance en France » date de 1998, vous pouvez pourtant le lire comme s’il avait été écrit hier. Il publie ces jours-ci « Suicide et travail que faire ? » (PUF). Et rien n’a bougé. Enfin si. On tente de colmater les brèches à coup d’indignes rustines. Comme ces « dix tickets psy » offerts par des boîtes branchées qui permettraient aux travailleurs de pouvoir revenir au boulot fissa-fissa.

Faux semblants

Aussi con que ce « numéro vert » inventé par Jean-Marie Bockel, secrétaire d’Etat à la Justice ( ! ) pour résoudre le problème des suicides en prison (pouvez-pas lui offrir un ticket pour « Un prophète », le film de Jacques Audiard ? ).

Chez France Télécom, les syndicats SUD et CFE-CGC ont mis sur pied un « Observatoire du stress » que la direction voyait d’un très mauvais œil. Jusqu’au suicide, le 14 juillet dernier, d’un salarié qui avait laissé une lettre à sa famille où il mettait en cause « l’urgence permanente », la « surcharge de travail » et le « management par la terreur » dans l’entreprise.

Difficile de parler de « mystère » quand un homme écrit :

« Je me suicide à cause de mon travail à France Télécom. C’est la seule cause. »

Ces accusations ont amené la direction à tenter de trouver un biais pour aborder enfin le problème.

En attendant, on a envie de demander aux responsables politiques (de tous bords), syndicaux, associatifs, médicaux et, pourquoi pas, journalistes, de respecter non pas une minute de silence mais une minute de décence. Pour mieux se mobiliser. Car personne ne peut supporter de voir certains d’entre nous préférer mourir plutôt que continuer à travailler dans de telles conditions. PERSONNE !

PS : chers anciens confrères journalistes, je sais que les rédactions sont décimées par des vagues de licenciements à répétition, que le temps vous est compté, que les hommes de marketing et les responsables de ventes vous poussent à ne pas traiter les sujets non « anxiogènes ». Je ne peux croire pourtant qu’il ne s’en trouvera pas un pour aller enquêter chez France Télécom et nous expliquer ce qu’est cette restructuration criminelle.

Mis à jour le 11/09/2009 à 16h20 : correction de la phrase évoquant « un curieux attelage gaucho-catho (Sud et la CFTC) » ; comme nous l’ont signalé plusieurs lecteurs, l’Observatoire du stress de France Télécom n’a pas été créé par Sud et la CFTC, mais par Sud et la CFE-CGC.

A lire aussi sur Rue89 et sur Eco89
Ailleurs sur le Web
65 votes13633 visites  |  104 réactions
Reblog this post [with Zemanta]
Publicités

Laisser un commentaire

Aucun commentaire pour l’instant.

Comments RSS TrackBack Identifier URI

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

  • ARCHIVES